The World is Stable Now

Louis Matute

Il y a quelque chose d’illuminé dans le nouveau disque de Louis Matute. Quelque chose de libre, de bricolé, d’élégant et légèrement subversif.

Musique

LP, DIGITAL 16 oct 2026

Des guitares qui flottent, des bandes qu’on ralentit, des cassettes qu’on maltraite, des accidents qu’on garde, des amis qui improvisent et des morceaux qui semblent parfois avoir été enregistrés dans un rêve un peu louche. Une musique lumineuse traversée par l’inquiétude du monde, les monuments brutalistes, Myasaki ... une musique qui préfère chercher des chemins de traverse plutôt que de savoir exactement où elle va.
Ça ne ressemble peut-être pas tout à fait à ce qu’on imagine être un disque Cheptel. Mais au fond, les musiques qu’on aime finissent toujours par se croiser quelque part.
On est 𝘚𝘵𝘢𝘣𝘭𝘦 à l’idée de sortir ce disque étrange et magnifique de Louis Matute.

Dévoilant par la même occasion l’œuvre de l’artiste espagnole Josune Dega


En une poignée de disques et guère plus d’années, le guitariste natif de Sion s’est imposé comme l’une des plus justes promesses de lendemains qui swinguent autrement. Parcourant l’étendue du manche avec doigté, il s’est ainsi branché sur la scène locale, ouverte d’esprit, qui l’a fait peu à peu dévier du mainstream pour élaborer une bande-son buissonnière qui ressemble à l’écosystème genevois, des squats et des initiatives plus expérimentales, une ville d’immigration et des sons d’ailleurs. Ce que traduit Our Folklore, un album qui le distingue de la nasse dès 2022, puis deux ans plus tard Small Variations From The Previous Day, des invitées dont Gabi Hartman en mode samba jazz et Brandee Younger aux couleurs carioca. C’est encore vers l’Amérique en version latine qu’il incline avec Dolce Vita, un recueil aux contours autobiographiques pour celui dont les racines familiales s’ancrent au Honduras.
 
Pas question pour autant de réduire sa musique à un champ d’investigation, aussi vaste soit-il. Lui s’affirme en compositeur, affine une thématique irréductible aux définitions calibrées et une écriture sensible aux mélodies ajustées. C’est aussi de cette oreille que le guitariste choisit de mener des projets parallèles au Large Ensemble, son band régulier en matière de jazz, afin de laisser libre cours à une expression en rien contrainte à un style ou une formule. Pareilles qualités sont de nouveau à l’œuvre dans ce nouveau disque, même s’il repose sur des idées de thème posées sur un petit carnet en deux après-midis. « Je souhaitais écrire le moins possible, pour laisser place à la production, trouver des textures, des choix de son… », confie le guitariste. Voilà pourquoi pour ces sessions il a mis en place un laboratoire ouvert à tous les amis durant cinq jours, mais dont le socle était Robin Girod, bassiste et ingénieur du son, son pianiste régulier Andrew Audiger et le percussionniste Valentin Liechti. A la clef, aucun choix d’arrangements, uniquement des parties improvisées sur le moment.
 
Ce qui frappe d’emblée, c’est la présence de la guitare, acoustique comme éclectique, qui apparaît au premier plan et tresse de délicats arpèges en tissant des liens avec les sons électroniques, quelques nappes et peu de percussions. Bonjour l’ambient ! Et pourtant, nul overdub pour élaborer ce classieux tapis qui lui permet de faire décoller ses cordes subtiles. Toutes les versions ont été enregistrées de A à Z, valorisant l’improvisation in situ. Simplement, elles sont sublimées par un minutieux travail sur le son, selon un protocole bien établi. « Tout a été passé sur un vieil enregistreur à bandes Tascam, puis dépitché/enregistré sur cassette, et après renvoyé dans la session Protools… » Le résultat devrait en surprendre plus d’un tant il sort de sa grille – quoique – pour façonner une bande originale qu’on imagine pensée pour l’image, des grands espaces façon Jarmush, des étrangetés à la manière de Lynch, des échos d’Hans Zimmer entre les lignes, aussi. Et si l’on entend bien la guitare, il n’est toujours question pour Louis Matute de se la jouer héroïque fantastique. L’ego trip pas son truc. 
 
De même, contrastant avec l’apparente élégance de sa musique, le choix des dix titres traduit une bien réelle inquiétude quant à l’état du monde actuel. Pour cela, le guitariste s’est inspiré de la lecture des Villes invisibles d’Italo Calvino, l’histoire d’un empereur qui envoie Marco Polo dresser un inventaire des grandes cités du monde entier, pour savoir comment s’organisent des sociétés. « Chaque ville a le nom d’une femme, chacune cultive ses différences tant organisationnelles qu’architecturales, toutes portent des problématiques qui résonnent avec notre actualité. » Quant au titre générique, The World Is Stable Now, il renvoie à un tag de SAMO, l’acronyme de « SAMe Old shit » dont Jean-Michel Basquiat et Al Diaz inondèrent les murs du downtown new-yorkais à la fin des années 1970, et plus encore à une citation de Brave New World, le roman aux faux airs de dystopie d'Aldous Huxley dont la pertinence s’avère prémonitoire près d’un siècle plus tard.  
 
Dans les doigts et la voix de Louis Matute, se glisse une pointe d’ironie qui n’est pas rappeler son autre album intitulé How Great This World Can Be. Positif mais pessimiste de son propre aveu, d’une nature sombre mais porteur d’une musique lumineuse, ce musicien cultive ses paradoxes, à l’image de la couverture qu’il a choisie pour cet album, des visages abstraits et colorés signés par une artiste mexicaine, une tonalité étrange tout à fait raccord avec les éclats d’âme de celui qui se décrit comme nostalgique et angoissé par la technologie, sans néanmoins renoncer à la manier avec parcimonie. Non décidément, il semble vain de ranger ce musicien dans une catégorie, que ce soit le jazz ou les versions latines. C’est aussi, sans aucun doute, ce qui fait tout le prix de ce disque, ouvrant d’inédites perspectives à un musicien qui compte bien ne pas rester rivé sur de futiles certitudes. L’avenir n’est-il pas promis aux plus aventureux, capables de remettre en jeu ce que d’autres pensent acquis comme des vérités gravées dans le marbre.

Bio

Young promising guitarist from Geneva, Louis Matute is recognized for his qualities as a performer and composer. Thanks to a pronounced taste for creation, he was recognized with the release of his albums « How Great This World Can Be » (2020) and « Our Folklore » (2022), which earned him great success in the press and various distinctions. After having toured the Swiss festivals, he soon performed on the big stages of the Montreux Jazz Festival. His project Louis Matute Large Ensemble is a concept with variable geometry, a clever mix between current music and popular Latin music, leading us into a unique artistic landscape where the cohesion between the harmony and the musicians is strong. In 2019 he received the Cully Jazz Festival prize, was part of the residency program of the Artists Associated with the Abri, and won the Jazz Contreband competition. He also received the 2022 ZKB Audience Jazz Award in Zürich, the Evidence Prize of the Académie du Jazz and first place on the TSF Jazz 2022 prize list. An eclectic musician, he is a sideman for several projects with different styles, which have allowed him to perform on the most prestigious stages in Europe.

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